J'ai entendu tout à l'heure Erik Orsenna sur Europe.1, dans l'émission de Julie Andrieu ("Droit dans le buffet", tous les dimanches à 11.heures).

Il a été en grande* partie agréable (comme on l'est d'habitude quand l'ego est invité à s'exprimer), mais il a aussi fait ce que beaucoup de gens font lorsqu'ils sont reconnus, connus, et que leur ego outrepasse ce que le respect des autres autorise
.: donner des ordres, plutôt que des informations.

Ainsi
.:

"Non, on ne doit pas regarder la TV en prenant un repas
.!" (c'est moche, c'est nul, on ne sait pas ce qu'on mange, on ne prête pas attention à l'autre")
"Non, on ne vit pas lorsqu'on applique le principe de précaution
.!" (vouloir être prudent alors qu'on sait qu'on mourra de toute façon, c'est con).
"Non, on doit faire ci et pas ça
.!"
"Non, on doit faire ça et pas ci
.!"

Erik Orsenna n'est évidemment pas le seul à démontrer, fort de ses propres connaissances, cette prétention de commander au lieu d'instruire. J'ai vu Robuchon dire avec la bouche tordue de dégoût
.: "Aaah boouuuh.! Du vinaigre à l'échalote sur des huîtres, mais quel scandale.! Quel sacrilège.!"
Ça m'a choquée, et j'ai laissé de côté ce jugement péremptoire.

Alors que par ailleurs, Robuchon a la grâce et l'immense mérite de m'avoir appris plein de trucs.
Tiens, je vous en redonne rien que deux, là, en vitesse, pour que vous en profitiez tous
.:
1°) saler les frites au sel fin pour les saler en profondeur, puis au gros sel moulu ou à la fleur du sel pour leur donner croquant et personnalité,
et 2°) mettre un morceau de gingembre frais pour les 5 dernières minutes de cuisson dans le bouillon du pot-au-feu.
Franchement, ces deux trucs-là, je les ai essayés et adorés, et je les applique aujourd'hui. Mais j'aurais aussi bien pu... ne pas
.! Et alors aurais-je dû pour autant être mise au ban de la société.? Allons donc.!

A l'heure où je vous parle, je suis comme je suis. C'est ma première certitude.
Et vous, vous êtes comme vous êtes, deuxième et essentielle certitude.
Troisième certitude
.: à chaque fois que je rôtis un poulet, j'ai quinze personnes qui vont me dire."eh mais ça va pas non.? Faut pas faire ça, c'est sacrilège.! Vois comme je fais, c'est comme ça qu'il faut faire.!"

J'ai bien sûr cette solution-ci
.: écouter les quinze personnes qui me donnent quinze ordres différents...  Bonjour le poulet qui en résultera et vive ma sensation de libre arbitre, pas besoin de vous faire un dessin.

Mais j'ai aussi cette solution-là
.: écouter avec passion tout (mais absolument tout) ce qui se dit sur les divers procédés, y réfléchir, les critiquer intellectuellement à la lumière de tout ce que je sais déjà, les essayer, les goûter, les apprécier ou les rejeter. Et me sentir contente d'agir en pleine liberté, sans être ostracisée pour mes façons de faire.: bref, me sentir une personne. Dont l'avis ne compte ni plus ni moins que celui d'Erik Orsenna ou du chien de ma voisine, mais pas moins. Une personne à l'avis éventuellement moins averti que d'autres, mais qui ne demande qu'à apprendre et qui de plus en plus, au fur et à mesure qu'elle a empilé connaissances et expériences, connaît ses propres goûts et en fixe certains jusqu'à meilleure information.

Un jour, il y a longtemps, où je ne pigeais plus du tout ce que c'est qu'être soi et où j'étais dans une grande souffrance à force de m'écarteler à vouloir satisfaire tous ceux qui me donnaient leurs préceptes, une personne m'a sauvée en une phrase. Elle m'a regardée en face et m'a dit ceci
.: "Tu ne sais pas ce que tu es.?... Mais c'est pourtant bien plus simple que tu ne crois.! Ce que tu es, c'est tes désirs".

Là, j'ai compris. Et définitivement.

D'où, à présent, et avec un confortable sentiment d'exister
.:

— Je mange mes huîtres avec du vinaigre à l'échalote, car je les aime mieux comme ça que toutes les huîtres que j'ai essayées.

— J'adore regarder avec Jacques un truc à la télévision qui nous fait vibrer ensemble, tous en dégustant ensemble des choses délicieuses et un vin exquis en se sentant profondément bien, ensemble et chacun. Et même tiens, allez, j'aime regarder avec Jacques des trucs qui nous endorment, en mangeant un truc tout juste bon, parfois en buvant un vin décevant, ou même un jour où on ne se sent pas
parfaitement bien, ça peut arriver, mais ça va souvent tellement mieux le lendemain... Ce seront parmi les meilleurs souvenirs de ma vie, et ça ne vaut pas moins que les loisirs qu'Orsenna se choisit pour lui-même. Ce sont mes goûts, et c'est tout.

Là, j'ai un poulet dans le four. Un merveilleux ou un raté, je ne sais pas encore... mais exactement le poulet que j'ai voulu, et ça n'a pas de prix.
Je vous dédie ce poulet et me promets de ne jamais donner de préceptes, juste vous parler de mes goûts et respecter les vôtres. Non mais
.!

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* ajout du lendemain.

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